Les socialistes ont des idées. Notre pensée politique se nourrit sans cesse des débats qui traversent la gauche et de toutes les initiatives militantes. Ces assises hors-les-murs y participent, comme les universités, les travaux du laboratoire des idées et les mille et un clubs de réflexion qui se sont constitués autour de notre parti.
Nous avons des idées, mais nous manquons trop souvent de souffle pour les défendre.
Nous voulons promouvoir les libertés individuelles. Cela nous définit depuis Jaurès. « Le socialisme est l’affirmation suprême du droit individuel. Rien n’est au-dessus de l’individu. » Tous les combats pour les libertés individuelles et pour l’égalité des droits font partie de notre héritage. C’est une part importante de notre identité politique. Nous en sommes fiers.
Pourtant, nous sommes hésitants quand il s’agit d’affirmer que nous voulons franchir de nouvelles étapes.
Nous élaborons un projet de société pour permettre à chacun de construire sa vie comme une œuvre personnelle, et de faire de cette œuvre l’expression de ses libertés individuelles. Nous voulons l’émancipation des hommes et des femmes. Nous voulons lever les barrières que notre société pose sur leurs parcours personnels. Nous voulons ouvrir les frontières qui enferment les individus dans leur condition. Nous voulons ouvrir les frontières de la famille. Nous voulons ouvrir les frontières de l’orientation sexuelle. Nous voulons ouvrir les frontières du genre. Nous voulons reconnaître que l’identité n’est pas une vérité héréditaire, biologique, mais une réalisation personnelle.
Nous voulons donc respecter celles et ceux qui traversent ces frontières en leur garantissant les mêmes droits, et en leur permettant de fonder et de protéger leurs familles selon les règles du droit commun.
Nous devons travailler pour redonner leur place à la liberté des mœurs et à l’égalité des droits, dans nos discours, et – pourquoi choisir un autre mot ? – dans notre idéologie. La gauche entretient un rapport complexé avec la question de la liberté sexuelle. Nous laissons croire que nous voulons nous en tenir à élever le droit au niveau de la société, sans chercher à élever la société telle qu’elle est au niveau de la société telle que nous la voulons. Comme si une génération devait éternellement séparer les autorités socialistes de ceux qui leur demandent de changer les règles.
Comment expliquer l’habitude que nous avons de déclasser ces questions sociales parmi les questions « sociétales » ? C’est un vocabulaire inexplicable et intraduisible. Comme s’il existait des questions politiques qui ne seraient pas des questions de société.
Cette hésitation nous rend vulnérables devant le clientélisme de la droite. Nous ne supportons pas les discours de l’ordre moral, parce qu’ils portent atteinte à notre recherche de liberté. Mais, au nom de notre recherche d’égalité, nous sommes effrayés devant le spectre, soigneusement entretenu par les discours et la politique de nos adversaires, d’une communauté homosexuelle qui revendiquerait des droits spécifiques.
Nos réalisations dans le domaine de la liberté des mœurs sont-elles si difficiles à assumer ? Il y a pourtant de quoi être fiers.
C’est bien la victoire des socialistes en 1981 qui a mis fin au fichage, à la répression, à la censure, à la stigmatisation et aux discriminations qui subsistaient dans l’accès à la fonction publique et dans l’accès au logement. « Il ne peut pas y avoir une morale sexuelle de tous qui s’impose à la morale sexuelle de chacun », comme l’a déclaré Gisèle Halimi, en 1981 à l’Assemblée nationale, pour sortir l’homosexualité du code pénal.
C’est bien la victoire des socialistes en 1997 qui a rendu possible, en 1999 avec le pacs, la reconnaissance sociale des couples de même sexe. L’idée d’un statut du couple germait depuis dix ans. Une quinzaine de propositions de loi avaient déjà été déposées par la gauche. Pourtant l’idée n’était apparue ni dans le programme législatif du PS en 1997, ni dans la déclaration de politique générale du Premier ministre socialiste. Les socialistes sont plus prompts à revendiquer, aujourd’hui, le glorieux héritage du pacs, qu’ils ne l’étaient, il y a dix ans, à le défendre.
C’est bien la victoire des socialistes qui a permis l’ouverture du mariage aux couples de même sexe, aux Pays-Bas en 2001, en Belgique en 2003, en Espagne en 2005. Les espagnols ont été suivis par les norvégiens en 2008 et par les suédois en 2009.
C’est bien la victoire des socialistes qui a permis l’ouverture de l’adoption aux couples de même sexe aux Pays-Bas en 2001, en Suède en 2002, en Espagne et en Grande-Bretagne en 2005, en Belgique en 2006, en Norvège en 2008.
Partout, la loi a donné de l’élan à un mouvement de l’opinion publique qui n’attendait, pour changer, qu’un acte politique fort. Sachons donner à ces engagements symboliques la dimension qu’ils méritent !
Les jeunes socialistes, dans leur contribution à notre projet pour 2007, avaient défini douze priorités. L’ouverture du mariage aux couples de même sexe et la reconnaissance de l’homoparentalité étaient l’une d’elles. Cette proposition était entrée dans la doctrine du PS au rythme de sa démocratie interne. Le projet adopté par les adhérents du PS en 2006 reprenait la formule adoptée en 2005 au congrès du Mans : « Le mariage et l’adoption seront ouverts aux couples de même sexe. » On l’a retrouvée à la 87e ligne du pacte présidentiel présenté aux Français en 2007, sous cette formule : « Garantir l’égalité des droits pour les couples de même sexe ». La profession de foi adressée aux 45 millions d’électeurs n’y faisait pas référence. Les idées étaient là mais le discours n’y était pas. En face, notre adversaire ne proposait rien pour lutter contre les discriminations dont sont victimes les personnes LGBT (lesbiennes, gays, bis et trans). Mais il a beaucoup parlé de l’amour homosexuel, de l’homoparentalité. Pourquoi est-il devenu si difficile, pour la gauche, de donner de la voix à son combat pour la liberté des mœurs ?
Nous agissons dans les collectivités territoriales, en célébrant les pacs dans les mairies, en soutenant les associations, en luttant au quotidien contre les discriminations. Nous agissons au Parlement, en déposant des textes clairs. Nous agissons au Parlement européen, en soutenant le projet de directive transversale contre les discriminations.
Une cinquantaine d’élus socialistes, dont quinze parlementaires, ont participé cette année, avec les militants, aux marches des fiertés LGBT organisées partout en France. Les socialistes savent qu’ils y ont leur place.
Ne nous privons pas. Assumons fièrement notre bilan et revendiquons haut et fort notre projet, sans réserve, sans hésitation, sans timidité !
Texte publié sur Mediapart le 19 août 2009.